Notes retranscrites de son 1er cours

Si on va chercher en soi le rapport qu’on aurait avec le personnage, on est très vite dans quelque chose qui n’apporte pas de réponse parce que on ne peut pas trouver comme ça.

Je pense que l’art de l’acteur n’est pas l’art de sentir, c’est l’art de réfléchir parce que sentir, on sent toujours, on sentira toujours ! Mais plus on aura réfléchi, plus on aura matière à sentir.

Si on sent sans avoir réfléchi, c’est la meilleure façon d’être conventionnel. Forcément parce qu’on amalgame tout à soi alors Marivaux devient la même chose que Molière.

Il faut bien se rendre compte que Diderot a raison quand il dit que la personne ne fera ressentir quelque chose à l’auditoire que dans la mesure où elle ne sera pas concernée. On peut très bien imaginer que l’acteur ne sente rien mais qu’il exécute quelque chose qui a été ressentie par lui dans le travail préalable et que cette chose qu’il a ressentie lui a fait trouver une forme. Évidemment ça demande une sérieuse réflexion.
L’art de l’acteur c’est rendre la forme et à ce moment-là il aura le droit de ressentir parce que c’est son interprétation qu’il sentira. 
C’est pas quelque chose d’abstrait et de vague. 

La chose principale de l’acteur, c’est de respirer l’écriture de l’autre. Tout est dans l’écriture du rôle. On ne connaît pas les pensées d’Alceste par une lecture. C’est la respiration du texte qui amène les éléments d’arrière-pensée qui sont la vérité d’Alceste. La vérité d’Alceste ne peut être connue qu’en mâchant le texte d’Alceste. 

Diderot dit: l’acteur c’est la tête de fer. La partie sensible de lui-même, qui va au devant du personnage et qui s’approche du personnage pour en connaître les secrets, c’est la partie chaude de l’acteur 
Mais cette partie chaude est alliée à une partie froide qui observe ce qui se passe entre le personnage et l’acteur.

L’acteur qui intéresse c’est l’acteur qui fait voir un autre visage que lui. Inconnu à lui-même d’ailleurs. 
Les ringards se ressemblent toujours 

L’acteur est un témoin. 

Du destin qui n’est pas le nôtre, on arrive à faire un destin qui est le nôtre. C’est quand même étonnant, ça c’est la véritable magie de l’acteur.

Que la fiction devienne réalité à ce point. C’est quand même curieux. C’est pour ça qu’on excommuniait les comédiens parce que c’est un acte absolument scandaleux. Faire quelque chose de fictif une réalité organique, viscéral, c’est inouï 

Faire d’une création de l’esprit une réalité vivante.

Il faut savoir pourquoi la pièce a été écrite. Il y a une raison, il y a toujours une raison fondamentale à la création d’une pièce pour un grand auteur. On ne peut pas se faire confiance sur sa première lecture. Il faut remettre en cause le plus vite possible sa première lecture pour passer à une seconde, une 3eme, une 4eme et toujours oublié qu’on a trouvé pour voir d’autres couleurs et d’autres choses et c’est l’accumulation de toutes ses sensations qui va donner la richesse du personnage. 

Quand Jouvet dit qu’on ne peut pas jouer Alceste sur des idées mais que les idées sont cachées par les mots, et c’est à force de mâcher les mots « Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous? / Laissez-moi, je vous prie »; à force de dire 1000 fois 2000 fois: « Laissez moi je vous prie », une vérité du personnage s’impose par les mots. C’est la pratique des mots. 

L’acteur: avoir une docilité par rapport aux choses qui sont présentes. Qu’est-ce qui est présent sur scène ? D’emblée, c’est la force du verbe. La force du verbe est présente avant le personnage.
Vient après, la situation et les arrière-pensées, c’est-à-dire ce que dit la situation et pas le texte. Le premier grand travail, c’est le travail de connaissance du texte. On ne peut pas se dire qu’une idée originale va tout arranger, non. C’est quand c’est le plus vrai, donc le plus digéré, le plus pratiqué, c’est comme ça que ça devient très beau. 

Parce que: « Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous? / Laissez-moi, je vous prie » à la limite, il n’y a même pas besoin d’interprétation. L’énoncé même du texte, s’il est assumé, digéré par la réflexion et la sensation de la nécessité d’être dit sur scène, si cette chose-là est faite, il n’y a même plus besoin d’interpréter !

Et c’est ce Jouvet dit quand il dit qu’on ne peut pas avoir de personnalité originale dans des rôles comme ça. Il a raison. On ne peut pas être intéressant dans Alceste parce que c’est le texte d’Alceste qui est avant tout intéressant. Cela rejoint Diderot qui dit qu’il n’est pas besoin de sentir pour faire sentir.

C’est tout cela que je livre à votre réflexion et vous êtes tout à fait libre de ne pas partager mon sentiment sur la chose, je ne m’en vexerai pas du tout. 

Michel bouquet relate une anecdote au sujet de Charles dullin, dirigeant un élève un jour lui indiquant que Kent sont très mauvais. Les caricaturales et que Kent n’est pas absolument pas comme ça. C’est quelqu’un de gentil et de bon et le jour suivant disant  l’exact contraire. À l’élève des harceler désarçonné il lui répond : « additionne, additionne ! »

Ça c’est le métier de l’acteur. C’est l’histoire qui résume nos souffrances. Puisqu’on est obligé de passer d’un point de vue à un autre et de se contredire soi-même et de tout ce qu’on a essayé de sentir ou d’éprouver ou de réfléchir. Dans un certain sens, on est obligé de renverser le culbuto est de faire autrement alors ce n’est pas facile..

C’est là où on voit si les gens ont vraiment du courage. Malheur à celui qui n’a pas de courage de brutalité avec lui-même parce que le public aura de la brutalité sur lui forcément.

Source: VIDEO INA

Vous pouvez écouter aussi cette longue interview de Michel Bouquet