L’ENSEIGNEMENT
DE LOUIS JOUVET

Les textes sont de Louis Jouvet lui-même. Sauf ceux en italiques.

Il n’y a pas de curriculum vitae des personnages, d’identité. Le personnage se trouve dans une situation et se comporte d’une façon particulière. Il ne s’agit pas de savoir pourquoi il entre au troisième acte. Ses actions, ses paroles sont une suite de différents moments qu’on doit apprendre à examiner comme tel et en notant leurs enchaînements.

Pas de psychologie. Pas de logique. Il faut penser procès-verbal. Le comédien ne doit pas tirer des conclusions qui déterminent le personnage et expliquent ce que serait son caractère par la reconstruction d’un fil logique a posteriori mais doit essayer de trouver le fil sensible qui permet cette continuité.

Ce qui relie les différents éléments de l’action n’est pas de l’ordre de la logique mais de la sensibilité. Arriver à l’âme du personnage

Il n’y a donc pas de sous texte à chercher en dehors du texte, la seule chose à rechercher et l’état physique.

On peut faire de la psychologie sur la situation mais pas sur le personnage. C’est-à-dire le rapport entre ce que dit, le personnage et la situation dans laquelle il est placé . Ce que dit le personnage et les raisons pour lesquelles il le dit. Il ne faut pas extrapoler.

En le disant simplement dans la clarté de la diction,
tu te sentiras atteint par ce qu’il y a à l’intérieur du texte.

Le comédien doit voir imaginer la situation. Le personnage est devant l’acteur. Il ne se confondent pas.

Les paroles jouent la situation.

Être dans une présence intérieure, une nécessité à l’intérieur de lui de dire. Dire. Ce besoin de dire trouver la situation et trouver le besoin de dire.

L’acteur recrée en lui l’état physique primitif qui a donné naissance au texte.

Mettre ses pas dans ceux de l’auteur. Nous reproduisons donc son souffle et sa ponctuation. Et nous reproduirons son corps. Nous parlons des mots qui ont été parlé par l’auteur

Il ne s’agit pas de mettre sa propre vie affective au service de son personnage. L’acteur de Jouvet ne recherche pas en lui des sentiments analogues, ceux du personnage, mais va chercher directement, à la source du texte, les sentiments originels de celui-ci.

La diction repose uniquement sur l’articulation.
Avant de passer à l’expression, dans un morceau, il faut d’abord s’assurer de la diction du morceau, c’est-à-dire de l’articulation. Quand tu possèdes correctement la diction tu passes ensuite à l’expression. À force de répéter un morceau correctement, l’expression te vient.

L’erreur que vous commettez tous c’est que vous croyez qu’on a besoin de votre sentiment pour voir le personnage. Mais si tu mets du sentiment dedans, Il faut que le sentiment vienne des notes que tu entends. Mais si tu mets du sentiment jouant, tu fais ce que le tzigane qui en rajoute: il ne joue pas le morceau.

Tu n’as pas le droit, tu n’as pas besoin de mettre de sentiments. Si avant de jouer, tu veux mettre des intentions des sentiments dans ton texte, ce sera faux.

LE SENTIMENT DOIT VENIR SOUTENIR LA DICTION: IL LA GUIDE

LA DICTION PRODUIT DU SENTIMENT QUI, EN RETOUR,
VIENDRA SOUTENIR LA DICTION

Il faut entendre le texte. Ce qui est difficile, c’est qu’il faut, au moment où tu penses un rôle, il faut y penser comme si ce n’était pas toi. Cherche à l’entendre en toi. Quand tu auras entendu une voix qui te donnera ça. Intérieurement, tu essaieras de le répéter

Cependant, le comédien doit entretenir sa sensibilité, travailler son intériorité, ce qui lui permettra 1/ de mieux percevoir les sentiments présents dans le texte et 2/ de sentir son jeu.

Comprendre au théâtre, c’est sentir, éprouver. Cela n’a pas à voir avec l’intelligence, comme on l’entend !

L’intelligence du théâtre, c’est une intuition qui est difficile à définir mais qui n’est pas l’intelligence des savants. Ce n’est pas par la pensée que tu peux comprendre mais par le sentiment. Comprendre c’est éprouver sensiblement physiquement

L’acteur c’est quelqu’un qui, au bout d’un certain temps, possède une charge de sentiments, c’est un accumulateur.

Tout le théâtre est physique, il n’y a pas de rôle qu’on ne puisse concevoir en partant de la sensation physique du comédie

Avant de dire son texte le comédien doit lui-même trouver cet état de tension qui rend nécessaire cette expulsion. Après, il quitte ce sentiment qu’il l’a fait parler et atteint une forme de détente, mais qui va à nouveau se charger autrement, de façon à ce qu’ils disent la réplique suivante, et ainsi de suite.

Quand tu dis « elle est morte » tu as un sentiment avant de le dire et une fois que tu as dit elle est morte tu n’as plus de sentiments. Ce qui te tue c’est que tu gardes de sentiments au moment de l’énonciation. Le sentiment ne peut atteindre le comédien que comme un appel qu’il l’oblige à lire la phrase, si garde sentiment sur la phrase forcément il est paralysé.

Le sentiment est une impulsion qui disparaît dans l’énonciation de la phrase qui vient comme une libération de cette énergie. Les sentiments sont des appels successifs dont le texte n’est finalement que le prolongement.

Nous sommes dans le mélodrame et Jouvet est assez féroce.
L’acteur romantique, c’est le type qui commence par se prendre comme on prend un citron, tu te gicles sur le texte, tu te l’avales et ensuite tu envoies le texte comme ça sur les spectateurs.

Mais cela peut-être pédagogique de se frotter aux textes de Hugo ! Car chez Hugo, lorsque le sentiment est identifié, il faut l’exprimer fortement et le mettre tout entier dans le jeu, sans crainte du ridicule. Cela peut aider le jeune comédien à progresser physiquement, notamment par l’apprentissage d’une ampleur respiratoire.

Pour apprendre à respirer, il faut que tu fasses cet exercice de pompage qui a dans les textes de Victor Hugo : tu apprendras à souffler tout ton sentiment dans le jeu.
Hugo permet donc aux acteurs d’appréhender une technique simple et élémentaire qui peuvent leur servir de première marche dans un apprentissage vers des personnages, plus purs, ceux de Racine par exemple

À l’inverse de la puissance sentimentale, forte simple excessive que l’on trouve chez Hugo, les œuvres de Musset ont la particularité de présenter des personnages fait de nuances.

Jouer Musset c’est jouer les nuances. Il faut les mettre tout de suite. Les personnages de Musset possède une ivresse verbale.

Le personnage doit toujours être impersonnel. Le mot de personnage veut dire masque, dans la tragédie. Ce ne sont même plus des personnages. Ce sont des héros, ils sont au-dessus de la sincérité personnelle qu’on peut mettre dans les rôles.
Le comédien possède alors une réserve qui l’empêche de sortir complètement de lui-même et d’aller au bout de ses sentiments tout intérieur.
Dans les tragédies, le comédien n’est pas créateur mais un exécutant au sens premier puis musical des termes.

Oreste : tu peux l’attaquer, soit dans un ton clair, soit dans une basse frémissante.

La tragédie est pédagogique pour l’élève puisqu’elle force à ne partir que du texte et à le travailler vocalement sans intention, ce qui lui permettra d’acquérir des qualités techniques.
La diction par exemple.
Le tragédien est comme une sorte de canal chargé de transmettre le texte

Avec ce texte là, tu n’as pas à chercher le sentiment, tout est dans les vers. Quand tu auras la respiration du rythme des vers, tu auras le sentiment du personnage.

Ce n’est pas une diction dans laquelle il faut mettre du sentiment.

Le texte est une délivrance

Pour être dans cet état, pour pouvoir créer ce jeu de tension et de détente, je vais demander toujours à ses élèves de porter le sentiment à un niveau supérieur

Attention ! Ne pas surjouer: le sentiment doit porter le texte, il ne s’exprime pas dans lui
Ne pas être extérieur, le sentiment doit partir de l’intérieur

Tout le théâtre de Molière: des gens aveuglés par la passion. Dans l’aveuglement de leur passion, leur bon sens s’en va. Le comique c’est de la conviction. Si tu dis cela avec conviction avec sérieux et sincérité, ce sera drôle.

A SUIVRE…

Sources : « Témoignages sur le théâtre » et « Le comédien désincarné », Louis Jouvet (Flammarion), « L’art du théâtre », tome 1 (Classiques Garnier) et le fabuleux ouvrage d’Eve Mascarau: « Cours de Louis Jouvet au Conservatoire », que je remercie.

Et une belle et courte biographie en forme d’hommage

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