
« TRANSMETTRE »
NOTES SUR LE THÉÂTRE
JEU DU COMÉDIEN
20 ans à l’Atelier théâtral d’Ivry
« Qu’importe la barque.
Nous, c’est l’océan qu’on veut atteindre »
Un journal écrit loin du bruit, dans ce temps de solitude après le travail.
Juste des petits cailloux blancs qui aident à ne pas se perdre…
TRANSMETTRE
20 ANS A L’ATELIER THEATRAL D’IVRY
Préface de Robin Renucci
Des notes inédites feront l’objet d’une publication
dans le n°1 de la revue « Couturière » chez Classiques Garnier en Juin 25.
Cet ouvrage est le fruit d’un travail de plusieurs années principalement au sein de cette école unique qu’est l’Atelier théâtral d’Ivry, fondée par Antoine Vitez. Journal de travail mêlant portraits, pédagogie, travail de répétition, lettres et réflexions sur le théâtre.
On y trouvera enfin ce qui me meut depuis si longtemps: mon acharnement à débusquer la beauté, sinon à l’inventer et la croyance en ce que le théâtre a pouvoir de métamorphose.
PREFACE
« La vie multipliée, journal d’un atelier théâtral «
Robin Renucci
Les carnets de route de Yaël Bacry sont un cadeau à savourer et à offrir. Que l’on soit pédagogue, comédien, amateur ou professionnel, simple curieux ou fervent amoureux du théâtre, c’est un cadeau comme le sont les témoignages d’artisans. Ils sont toujours riches d’un savoir faire allié à une belle philosophie, les deux développés sur l’établi. Pour nous, sur le plateau. Ce choix d’écrits, notes et impressions saisies dans des petits carnets au fil de vingt ans d’enseignement à l’Atelier théâtral d’Ivry, nourries également par les expériences d’enseignement au théâtre des Treize vents de Montpellier et dans la direction de classes de Conservatoires, témoignent concrètement, aujourd’hui, en 2024, avec force et poésie, de moments forts d’approche du jeu du comédien. Yaël Bacry y transmet son expérience, y creuse un sillon bien personnel, poétique, fervent, revigorant. Son témoignage est précieux. Il est tellement difficile d’expliquer notre travail ! La préparation à la scène, tout ce qui met en état de jouer juste, est une subtile combinaison de techniques, de philosophie, d’observations, de recherche d’harmonie, d’engagement, d’exercices rigoureux et de liberté, de connaissances aussi, qu’il faut accumuler et oublier dans l’action, d’accord enfin avec des partenaires multiples. Pour beaucoup de gens, vu de l’extérieur, le théâtre est un don, quelque chose d’inné. On a de la présence. On répète un peu, et hop, on se lance. On « se met dans la peau du personnage » comme on dit communément et faussement. La plus grande difficulté serait d’apprendre le texte par cœur. Quelle erreur ! Si répandue. C’est qu’il y a une réelle difficulté à faire comprendre de l’intérieur, sans grands mots, en rendant les choses concrètes, notre quête à nous autres, gens de théâtre, férus de vérité et de souffle poétique. Ce chemin de travail et de répétitions, c’est ce que restitue, tout simplement, avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité, le petit-grand livre de Yaël Bacry.
Yaël Bacry, je ne l’ai jamais rencontrée, mais à travers ce livre, il me semble que je la connais. Et puis, à Ivry, l’esprit tutélaire d’Antoine Vitez nous relie. La présence lumineuse de Catherine Dasté aussi. Nous faisons partie de la même famille théâtrale, en quête de joie et de beauté, la « tribu des émerveillés » comme disait Jean Dasté.
Joie et beauté, ce sont les mots de Yaël Bacry, il faut oser les employer, je les emploie souvent moi aussi. Nous partageons le souci d’un déchiffrage précis de la partition théâtrale, héritage d’Antoine Vitez dont c’était la passion.
Tout en étant maniaques de vocabulaire, amoureux du poids des mots, du rythme interne des phrases, du tempo, fidèles à ce que l’auteur a voulu faire passer, nous restons conscients du fait qu’en scène le texte n’est pas premier, souvent c’est le corps qui trouve. Dans ce domaine l’école offre un luxe rare : le temps, le temps de la recherche, le temps de trouver une osmose naturelle.
Avec Yaël Bacry je partage une façon d’accompagner un groupe d’élèves, en étant à l’écoute, en établissant une confiance absolue, un créant un ensemble de futurs amateurs ou professionnels, et en choisissant le défi des grandes œuvres, avec la même exigence, le même soin que pour une production professionnelle. Le livre de Yaël Bacry ne vous livrera aucun secret de fabrication, il est une carte, une carte aux trésors. Sous ses titres mystérieux et inspirants « Colère – Le ciel – Renversement – Le collier de perles – Explorateurs – L’intime – Les grands espaces – C’est là où je veux être … » ses notes de plateau jalonnent la démarche, les paysages scéniques, les expériences individuelles et collectives qui, répétées et assimilés, vont amener les comédiens à être en état d’entrer en scène et de jouer juste, large, généreux.
Suivre avec Yaël Bacry les participants de l’atelier, de la première rencontre à l’incarnation de pièces de grands auteurs – Shakespeare, Ibsen, Gorki … – cela donne des forces. La preuve est là, le théâtre a un incroyable pouvoir de métamorphose. Je reconnais le plaisir que j’ai tant de fois éprouvé dans les ateliers : une recherche vagabonde alliée à une grande précision, la formation d’un groupe, et la joie de rencontres avec le public qui échappent aux enjeux « commerciaux ».
Que ce livre alimente encore et toujours la ferveur de ceux qui aiment le théâtre et de ceux qui le pratiquent ! Le théâtre, cet art unique qui apprend à être ensemble, à écouter et à répliquer, qui multiplie la vie.
Robin Renucci
La voix.
Commencer par là. Parce que tout a commencé par là. Par un cri.
C’est moi qui suis là.
La peur et l’injonction d’être bon : les deux éternels ennemis de tout comédien. Ne pas dire : « Il faut que j’y arrive ».
Y aller.
La technique comme promesse de tout agrandissement de l’être. Outil libératoire.
Je me surprends à être de plus en plus exigeante, au fur et à mesure que ma foi grandit. Car oui, ma « foi » – je n’ai plus peur de ce mot – devient de plus en plus aiguë et explose parfois comme la lame d’un couteau.
Si ça ne brûle pas, je ne vois pas l’intérêt.
Courir dans le vent, ouvert à toutes définitions.
Les mots, comme des cailloux.
La précision, le détail, voilà le secret.
Tel un horloger, construire chaque rouage.
Fragmenter ainsi chaque scène, chaque phrase, chaque mot.
Chacun des fragments est une perle.
La goûter, en profiter, la visiter le plus
loin possible, en faire le tour.
À la fin, nous aurons le collier.
Je veux voir pourquoi tu es là. Que tu nous le racontes – même mal. Je veux te voir, toi.
Voir ce que tu joues de ta vie quand tu es là, le laisser transparaître.
Sur le plateau, qu’il y ait quelqu’un. Sinon, cela n’est pas la peine.
Continuer à dénicher la beauté – sous peine de mourir. Y croire. Les nuages, on dirait qu’ils savent où ils vont.
